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Journal de la galerie

Johann Heinrich Füssli · 5 min de lecture

Un concert tient dans un dessin

Un dessin de 1814 rassemble deux figures autour d’un instrument. Le concert devient une question de proximité, de lignes reprises et de mouvements retenus sur le papier.

Publié le 3 octobre 2026

Les deux figures se rapprochent autour d’un instrument à cordes. La tête penchée, les bras et les plis du vêtement occupent presque toute la partie dessinée de la feuille. Dans ce Concert intime de Johann Heinrich Füssli, conservé à Washington, aucune salle de spectacle ne vient expliquer la scène. L’attention se concentre sur une proximité. Avant même de chercher une mélodie ou un récit, le regard rencontre une façon de réunir des corps dans un espace très réduit.

La National Gallery of Art date le dessin de 1814 et décrit son matériau comme du graphite sur papier vergé. Ces indications changent la manière de regarder. Nous avons devant nous une feuille travaillée par des traits, des passages insistants et des zones presque laissées libres. La différence entre le bord du papier et le groupe est sensible. Le sujet ne remplit pas simplement un cadre : il semble se construire à l’intérieur d’une réserve claire qui lui permet de respirer.

Observation de l’œuvre — L’instrument présente une courbe large, tenue contre la poitrine, et un manche qui traverse le groupe. Les plis descendent ensuite vers les genoux en directions successives. Certaines parties se lisent immédiatement ; d’autres gardent plusieurs lignes voisines, comme si le contour ne devait pas devenir une clôture unique. Cette diversité donne au dessin son mouvement. Le regard suit une relation entre les figures plutôt qu’une succession d’objets séparés avec la même netteté.

La musique fournit une action dont l’image ne peut livrer le résultat sonore. Rien ne permet de connaître les notes jouées, ni d’affirmer que la scène copie une séance particulière. Le titre oriente pourtant l’écoute imaginaire du spectateur. Une tête inclinée et la distance entre deux visages peuvent faire percevoir de l’attention. Cette perception appartient à notre lecture du dessin. Elle n’autorise pas à inventer les identités des modèles, leurs propos ou les circonstances d’une rencontre réelle.

Les zones ombrées ne constituent pas seulement un fond derrière des personnages. Elles soutiennent les formes et font ressortir les parties plus lumineuses. À gauche du groupe, les traits se densifient ; ailleurs, la pression semble diminuer et laisse le papier intervenir. Cette économie de moyens donne une certaine souplesse à la scène. Un même outil peut établir une ombre, préciser une boucle de cheveux ou accompagner une courbe de tissu, selon l’usage que l’artiste en fait.

Une inscription placée dans le bas de la feuille est transcrite par le musée avec la date du 30 juillet 1814. Ce petit repère matériel accompagne la scène sans résoudre son sujet. Il rappelle qu’un dessin possède aussi une histoire concrète, liée à un moment de travail et à un support conservé. Il serait tentant de transformer cette date en récit d’une journée d’été. Le document ne le permet pas. Il fournit une borne, pas le programme détaillé d’une séance.

La provenance publiée mentionne William Michael Rossetti et Lucy Madox Brown, puis une transmission familiale et plusieurs passages dans le commerce de l’art avant l’achat par le musée en 2015. Ce parcours appartient à la feuille elle-même. Il ne raconte pas ce que Füssli aurait ressenti en dessinant, mais explique comment un objet fragile est arrivé jusqu’à une collection publique. Les papiers d’artistes continuent ainsi leur existence longtemps après l’époque dont ils portent un fragment.

Pour revenir à l’image, il suffit de suivre le manche de l’instrument, puis la courbe d’un bras et celle d’une épaule. Ces parcours se croisent et obligent à revoir le groupe. L’intimité annoncée par le titre peut alors être comprise comme une construction visuelle : peu de distance, peu de décor, plusieurs lignes partagées. Le dessin n’a pas besoin d’un épisode extraordinaire pour retenir l’attention. Il cherche sa tension dans la manière dont une figure en rejoint une autre.

Le concert restera silencieux, mais la feuille conserve la durée d’un geste et les traces d’un travail. Ses reprises de graphite empêchent les corps de devenir trop fixes. Sa marge claire maintient autour d’eux un espace disponible. En regardant plus longtemps, on découvre que le sujet tient autant à ces rapports qu’à l’instrument. Füssli donne une forme visible à une attention commune, et nous laisse en éprouver la proximité sans nous livrer une histoire qu’aucun document ne confirme.

Sources et repères

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