Paul Klee · 5 min de lecture
Le poisson qui rassemble des signes autour de lui
Autour du poisson, peint en 1926, conserve l’apparence d’une nature morte et l’ouvre à un ensemble de signes. Son parcours de Berlin à New York donne une seconde histoire à cette scène énigmatique.
Publié le 3 octobre 2026
Le poisson est suffisamment détaillé pour que nous le reconnaissions sans hésiter. C’est le voisinage qui déroute. Autour de lui, Paul Klee place des marques et des formes qui semblent appartenir à d’autres mondes : des signes célestes, un symbole de ponctuation, une flèche, un drapeau. Autour du poisson ne commence donc pas par l’effacement de la réalité. Le tableau nous donne un objet familier, puis rend inhabituelles les relations qui l’entourent. Il transforme moins l’identité du poisson que l’espace de questions où ce poisson devient visible.
L’œuvre date de 1926. Le Museum of Modern Art indique qu’elle associe peinture à l’huile et tempera, sur une toile montée sur carton. La notice décrit un poisson présenté avec une garniture, mais aussi une constellation de signes flottant dans un fond sombre. Le terme constellation aide à comprendre la construction sans imposer une signification précise. Chaque élément peut sembler autonome ; leur placement autour du centre constitue néanmoins une relation. La peinture garde un motif de nature morte tout en lui donnant un environnement qui ne correspond pas à une table ordinaire.
Une première façon de regarder consiste à parcourir le tableau comme un inventaire. Nous repérons les éléments, essayons de les nommer et découvrons qu’une liste n’explique pas encore leur présence commune. Une autre façon consiste à suivre leurs orientations. La flèche indique une direction, le drapeau déploie sa forme, un signe rond introduit une autre sorte de stabilité. Le poisson devient alors un point d’appui pour des mouvements différents. Klee n’a pas besoin de peindre une action complète : les rapports entre les éléments suffisent à mettre l’attention en circulation.
La flèche mérite un arrêt particulier. Le MoMA rappelle son rôle dans l’enseignement de Klee au Bauhaus, où elle pouvait servir à indiquer une force ou une émotion. Dans ce tableau, elle conserve une efficacité immédiate : chacun sait reconnaître une direction avant de connaître la pensée du peintre. Mais diriger le regard n’équivaut pas à livrer un message entièrement traduit. La marque peut désigner, rapprocher ou confronter. Sa simplicité devient le moyen d’une ambiguïté, parce qu’elle agit clairement alors que nous ne savons pas exactement ce que cette action signifie.
Le fond sombre renforce le caractère suspendu de l’ensemble. Il nous laisse voir les formes sans nous donner un lieu dont toutes les limites seraient identifiables. Le poisson paraît tangible ; les signes restent détachés d’une architecture ou d’un paysage. Cette différence fait travailler plusieurs registres à la fois. Nous pouvons penser à un objet posé, à un ciel ou à un espace mental, mais ces rapprochements doivent rester des propositions de lecture. Ils rendent compte de notre expérience ; ils ne prouvent pas que Klee aurait peint l’illustration d’une histoire dont le texte serait simplement perdu.
Le parcours institutionnel est, lui, bien documenté. Le tableau figure parmi les œuvres de Klee dénigrées dans les expositions nazies consacrées à l’art dit dégénéré. Le MoMA rappelle également que l’artiste, écarté de son poste à Düsseldorf en 1933, revient en Suisse. Ces événements donnent une gravité particulière à la réception de cette image inventive. Ils ne modifient pas sa date de création : une œuvre de 1926 a ensuite été soumise à une politique de persécution qui prétendait précisément décider quelles formes pouvaient légitimement être montrées au public.
La résistance de l’œuvre à une explication unique prend, dans ce contexte, un relief supplémentaire. Le musée rappelle qu’un tel langage avait intéressé les surréalistes, bien avant les attaques nazies. Le même caractère ouvert peut donc susciter admiration ou condamnation selon les institutions qui le reçoivent. Cette histoire nous apprend à distinguer l’invention de l’artiste des jugements produits sur elle. L’objet conserve les mêmes éléments ; ce sont les discours, les conditions de présentation et les pouvoirs capables d’agir sur sa circulation qui changent profondément autour de lui.
Revenir au poisson permet de retrouver une échelle plus proche. Sa forme nous attend, avec les signes qui ne cessent de l’accompagner sans s’unir en une phrase définitive. La peinture ne demande pas que nous résolvions chaque symbole avant de ressentir son organisation. Elle offre un centre et plusieurs directions, une présence concrète et un espace obscur où l’interprétation doit rester mobile. Au terme du regard, le mot autour a pris toute son importance : c’est dans les relations, bien plus que dans l’identification du sujet, que cette nature morte trouve sa vie singulière.


