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Journal de la galerie

François Bocion · 5 min de lecture

Quand le lac prend la première place

En 1885, Bocion conserve les barques, les filets et les pêcheurs, mais leur donne moins de place. Une petite toile allongée raconte ce déplacement : sur la rive française du Léman, la lumière devient le véritable fil du regard.

Publié le 3 octobre 2026

Il y a bien un pêcheur dans Lac et pêcheurs. Il est même assez proche pour que l’on suive sa silhouette sur la grève. Pourtant, le tableau de François Bocion semble commencer ailleurs : dans la grande nappe d’eau claire, dans le ciel ouvert, dans les montagnes éloignées que traversent des nuages. Le titre conserve les hommes à côté du lac; l’image laisse sentir une modification de leurs rapports. En 1885, les activités familières de la rive deviennent les repères d’un paysage qui s’élargit autour d’elles.

Le MCBA situe cette œuvre à un moment où Bocion accorde progressivement plus d’importance au paysage lui-même. Le musée propose de reconnaître une plage de Tourronde, près d’Évian, sur la rive française du Léman. Les montagnes et des documents d’archives soutiennent cette hypothèse sans la convertir en certitude absolue. L’artiste travaillait régulièrement de ce côté du lac. La frontière nationale ne suffit donc pas à décrire son territoire de peinture : ses motifs se répartissent entre des rives qui partagent l’eau et échangent leurs horizons.

Observation de l’œuvre — Sur la reproduction du MCBA, la rive dessine une courbe qui part du bas droit et rejoint le centre. Deux barques sombres occupent l’eau à gauche. Une figure debout s’inscrit près de la courbe, tandis que des filets et des arbres ferment le bord droit. Ailleurs, tout s’ouvre. Le ciel prend environ la moitié de l’image; le bleu du lac se prolonge jusqu’à une chaîne de montagnes pâles. La composition conduit vers le lointain sans effacer les quelques objets proches.

Cette ouverture tient aussi au format : trente-quatre centimètres et demi de haut pour soixante de large. Bocion n’a pas besoin d’un grand tableau pour suggérer une étendue. Il organise les distances à l’intérieur d’un espace que le visiteur peut embrasser facilement. Les barques servent de points sombres et les filets d’une limite latérale. Entre eux, l’eau offre une zone moins occupée. On peut y laisser le regard séjourner, puis remonter vers les montagnes. Le petit format allongé donne au parcours une durée que ses mesures ne laissaient pas prévoir.

La notice du musée attire l’attention sur la matière picturale : dans l’eau, des coups de pinceau horizontaux laissent parfois apparaître le dessin préparatoire et même la toile. La grève reçoit un traitement plus épais. Il ne faut pas confondre cette liberté avec un travail négligé. Elle permet au peintre de différencier les surfaces. Une terre proche résiste, une eau plus lointaine s’étale, une montagne se fait légère. Le tableau n’utilise donc pas la même densité pour tout ce qu’il montre, et cette différence construit une part de son calme.

Le parcours de Bocion aide à comprendre cette attention sans réduire la scène à un manifeste. Formé à Paris puis établi à Lausanne, il a multiplié les vues du Léman durant une longue carrière d’enseignant et de peintre. Le Musée Jenisch rappelle le rôle du plein air dans son travail. Le Dictionnaire historique de la Suisse souligne aussi les petites touches et l’éclaircissement de sa palette. Ces repères invitent à suivre une méthode de regard : revenir au motif, observer ce qui change, laisser la couleur traduire une lumière particulière.

On pourrait vouloir raconter l’action du pêcheur. L’image ne nous donne pas assez d’éléments pour lui prêter une intention précise. Elle nous donne en revanche sa taille relativement à l’eau, son emplacement et son contraste avec les barques. C’est déjà une histoire visuelle. Les figures établissent une échelle, mais elles ne commandent plus tout le tableau. Le regard s’éloigne d’elles avec facilité et peut aussi revenir. Cette circulation tient ensemble deux expériences du Léman : un lieu où l’on travaille et une étendue où la lumière change les distances.

Entrée dans la collection en 1949, la toile conserve ce léger déplacement sans effet spectaculaire. Rien n’y annonce une rupture brutale. Le métier de pêcheur, les embarcations et les filets demeurent présents; simplement, ils laissent davantage d’air autour d’eux. En fin de parcours, le personnage debout paraît moins seul, parce qu’il appartient à l’ensemble que l’œil vient de parcourir. Bocion n’a pas vidé le lac de sa vie quotidienne. Il lui a donné assez de place pour que l’eau et le ciel puissent, eux aussi, devenir des événements.

Sources et repères

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