François Bocion · 5 min de lecture
Venise, malgré les tableaux invendus
Les premières vues de Venise ne se vendent pas comme Bocion l’espérait. Il retourne pourtant dans la lagune, puis compose une grande toile à Lausanne. Le voyage continue entre les esquisses, les bateaux et un horizon difficile à organiser.
Publié le 3 octobre 2026
Bocion était revenu de Venise avec des tableaux, mais pas avec le succès qu’il attendait. La notice du MCBA rapporte sa déception devant des œuvres qui demeuraient invendues. Il retourne pourtant dans la lagune en 1881. Ce second voyage donne naissance, après son retour à Lausanne, à la toile Venise de 1882. L’histoire commence ainsi par une résistance discrète : une destination n’a pas tenu toutes ses promesses commerciales, mais elle conserve assez d’intérêt pour que le peintre y revienne et remette son expérience de l’eau au travail.
Le premier séjour remonte à l’été 1874. Avant de partir, Bocion écrit à Eugène Rambert son attente d’un renouvellement. Le musée ne décrit donc pas ce voyage comme une simple excursion sans enjeu. Le peintre du Léman cherche d’autres motifs, puis doit composer avec l’accueil réservé à ses œuvres. Entre un déplacement et un résultat, plusieurs choses interviennent : les études rapportées, le temps de l’atelier, les tableaux achevés et la rencontre avec des acheteurs. La seconde visite montre seulement que la déception n’a pas clos ce travail; elle ne nous autorise pas à inventer les raisons intimes du retour.
Observation de l’œuvre — Sur la reproduction du MCBA, les bateaux remplissent une grande partie du premier plan et du centre. Des voiles rouges et jaunes se dressent devant une ville beaucoup plus pâle. Les coques noires ponctuent l’eau, et les mâts établissent des lignes verticales jusqu’au ciel. Des figures se tiennent près des embarcations et des marchandises. L’architecture apparaît entre les voiles plutôt qu’au-dessus d’une eau vide. La vue allongée réunit ainsi plusieurs rythmes : des formes proches et très contrastées, un horizon serré, puis une lumière claire dans le ciel.
Le tableau est élaboré à Lausanne à partir d’esquisses faites devant le motif. Le point de vue est situé par le musée dans le quartier de Castello, au sud de l’Arsenal. On reconnaît notamment San Giorgio Maggiore et Santa Maria della Salute. Ces indications rendent le lieu plus précis, mais elles ne résument pas ce que la peinture fait voir. Les monuments connus sont accompagnés, parfois interrompus, par les bateaux. Bocion organise une ville où l’on peut passer, charger, travailler et naviguer, au lieu de laisser les édifices exister seuls dans un panorama dégagé.
Ce choix rejoint une attention familière dans sa peinture du Léman. Le Musée Jenisch rappelle combien le lac demeure pour lui un domaine de motifs, d’activités et de lumières changeantes. Venise offre une autre organisation de ces éléments. L’eau y conduit vers une ligne architecturale dense; les embarcations deviennent des repères à travers lesquels on mesure les distances. Le regard peut sauter d’une voile à une coupole, revenir à une coque et retrouver ensuite le ciel. La destination étrangère demande donc au peintre une construction nouvelle, tout en lui laissant travailler des choses qu’il sait déjà regarder.
Les dimensions de la toile, presque un mètre cinquante de large, donnent à cette circulation une ampleur particulière. On n’identifie pas toute la ville d’un seul coup. Les voiles claires retiennent l’attention, tandis que les objets du bord inférieur nous maintiennent près de l’eau. Le ciel rassemble des éléments très divers dans une même lumière. Cette lecture de la composition fait apparaître un équilibre : l’horizon pourrait fermer l’image, mais les bateaux lui donnent des intervalles et des directions. Le peintre trouve dans les activités mêmes du lieu des moyens pour ouvrir la vue.
Le passage par l’atelier permet de comprendre cette organisation sans reconstituer une séance de peinture inconnue. Les esquisses ne sont pas seulement des souvenirs à conserver; elles fournissent des éléments qui peuvent être repris, rapprochés et ajustés. La grande toile ne se confond donc pas avec un seul moment vénitien. Elle propose une rencontre construite à partir du voyage. Ce travail lui donne une autonomie : même pour un visiteur qui n’a jamais parcouru Castello, les différences de tailles, de couleurs et de densités suffisent à faire exister les rapports entre les plans.
Le MCBA acquiert Venise en 1896. La peinture a alors trouvé une autre destination que celle des premiers tableaux restés chez l’artiste. On ne peut pas en déduire que toutes les déceptions commerciales ont été réparées; on peut constater que cette vue a continué son chemin jusqu’à une collection publique. Devant elle, le voyage ne finit pas dans la liste des monuments. Il reste dans les bateaux qui nous conduisent entre eux. Bocion était revenu à Venise malgré les œuvres invendues; il en a rapporté une façon supplémentaire de faire regarder l’eau.


