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Journal de la galerie

Ferdinand Hodler · 5 min de lecture

Une grande peinture préparée jusque dans les doigts

Le Regard dans l’infini naît d’une commande monumentale et de nombreuses études. Une main peinte sur papier permet d’approcher le travail précis qui soutient le grand déploiement des figures.

Publié le 3 octobre 2026

Sur une feuille, quelques doigts se déploient et la couleur donne à la chair des passages orangés ou violacés. Devant une étude de main de Ferdinand Hodler, l’infini paraît très loin. Il est pourtant présent dans le titre du projet auquel ce fragment se rattache : Le Regard dans l’infini. La rencontre possède quelque chose de surprenant. Un tableau monumental, qui semble proposer d’emblée un grand mouvement collectif, repose aussi sur la recherche d’une articulation, d’un intervalle entre deux doigts et d’une position assez juste pour soutenir l’ensemble.

Le Musée Jenisch conserve plusieurs études liées à cette œuvre, dont une étude de main et des recherches de figure ou de composition. Le grand projet s’inscrit dans une commande destinée au Kunsthaus de Zurich. Le musée de Winterthour, qui possède une version du Regard dans l’infini, rappelle ce contexte et le rapproche du principe de parallélisme développé par Hodler. L’histoire ne commence donc pas avec une image achevée tombant soudainement dans un musée. Elle passe par un bâtiment, une fonction envisagée et un ensemble de travaux préparatoires qui font circuler la composition entre plusieurs échelles.

L’étude de main offre une entrée particulièrement proche dans ce travail. Le dessin précise les articulations, et les reprises de peinture rendent les surfaces vivantes. Une main possède déjà plusieurs directions ; elle peut prolonger le bras, interrompre son mouvement ou ouvrir un intervalle dans l’espace. Dans une composition où les figures se répondent, cette décision locale agit au-delà de son petit format. Le regard peut suivre un geste jusqu’aux doigts, puis repartir vers le corps voisin. Une précision anatomique devient ainsi une question de rythme, et pas seulement un exercice de ressemblance.

Les études conservées au musée ne doivent pas être prises pour des photographies successives de toute la fabrication. Elles sont des objets distincts, avec leurs matériaux, leurs formats et leurs fonctions. Certaines isolent un détail ; d’autres proposent un arrangement plus général. Leur réunion permet de comprendre le nombre de problèmes à résoudre, sans prétendre que chaque décision serait désormais documentée. Cette prudence rend le dossier plus intéressant : on peut reconnaître un travail méthodique tout en laissant subsister les étapes dont les documents disponibles ne permettent pas de reconstituer l’ordre précis.

Devant la grande composition, la répétition des figures produit une unité qui n’est pas la simple duplication d’un modèle. Le visiteur peut suivre les gestes, les variations de posture et les relations entre les contours. L’idée de parallélisme devient alors une expérience visible. Des éléments apparentés se répondent sans devenir interchangeables. La main étudiée séparément revient à sa place dans cette continuité, mais elle garde son pouvoir local : une différence de position peut ouvrir ou refermer un passage dans la chaîne visuelle que l’ensemble invite à parcourir.

Le titre propose une portée spirituelle ou symbolique, mais il ne suffit pas à transformer les études en preuves d’une croyance individuelle. Nous pouvons éprouver une ouverture, une attention dirigée au-delà de la scène ou une harmonie commune. Ces lectures appartiennent à l’expérience de la peinture et à son histoire de réception. L’étude de main rappelle utilement que cette ampleur se construit par des moyens concrets. L’infini du titre ne dispense pas l’artiste de résoudre les difficultés du corps : il lui donne un problème que les formes doivent porter, même à très grande échelle.

Les différentes versions montrent également qu’une composition peut continuer de travailler après son premier état. Un format, une destination ou un ensemble de proportions demande des adaptations. Il serait trompeur de présenter toutes les images intitulées Regard dans l’infini comme un seul objet qui aurait voyagé sans changer. Les musées distinguent les études et les versions, et ces distinctions deviennent une aide pour le visiteur. Elles permettent de comparer ce qui persiste : une organisation de gestes, un rapport entre les figures et une ambition commune de donner au groupe une présence unifiée.

Au terme du parcours, les doigts peints sur la petite feuille acquièrent une grandeur nouvelle. Ils ne sont plus le détail secondaire d’un chef-d’œuvre connu ; ils constituent un lieu où se décide une part de son mouvement. Revenir de la composition monumentale à l’étude, puis repartir dans l’autre sens, permet de sentir le métier de Hodler sans lui inventer une scène d’atelier. L’histoire du Regard dans l’infini tient aussi dans ce changement d’échelle : une vaste idée cherche sa forme, et une main devient l’un des endroits précis où cette recherche prend corps.

Sources et repères

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