Ferdinand Hodler · 5 min de lecture
Des âmes réunies qui ne se consolent pas
Les Âmes déçues présente un groupe de vieillards dont les attitudes se répondent. Cette peinture de 1892, acquise à Berne en 1901, fait du rapprochement des corps une expérience qui demeure sans solution facile.
Publié le 3 octobre 2026
Des hommes sont assis côte à côte, chacun avec son poids, son vêtement et son attitude. Les Âmes déçues pourrait sembler réunir les personnages d’une histoire dont le tableau aurait gardé un seul moment. Ferdinand Hodler donne pourtant très peu de moyens pour reconstituer cet épisode. Les figures partagent un espace, mais leur proximité ne se change pas en une conversation visible. Le visiteur se trouve devant un groupe et devant des présences isolées à la fois. C’est cette coexistence, plus que la recherche d’un événement absent, qui donne à la scène sa force.
Le tableau est daté de 1892 dans les inventaires du Kunstmuseum Bern. Il rejoint le musée en 1901 avec La Nuit, Le Jour et Eurythmie. Une acquisition commune établit un ensemble public ; elle ne transforme pas ces œuvres en variantes indifférenciées. Ici, les corps assis et la frontalité proposent un autre régime de présence que celui de la marche. Le titre désigne des âmes et une déception. La peinture, elle, doit rendre cette portée sensible avec des moyens concrets : disposition des figures, inclinaison des têtes, contours et intervalles.
La répétition des silhouettes offre un premier ordre. Le regard peut avancer de gauche à droite, retrouver une posture apparentée et constater une variation. Aucune de ces figures ne devient simplement la copie de sa voisine. Le groupe possède une cohérence, mais il ne se confond pas avec une addition mécanique. Les différences gardent au tableau un caractère humain. Nous pouvons éprouver la fatigue ou le retrait en suivant un corps, puis retrouver une impression plus générale lorsque nous prenons assez de distance pour voir la rangée entière et son organisation.
Les espaces entre les hommes comptent dans cette expérience. Une proximité physique ne garantit pas la relation affective que nous serions tentés d’imaginer. Le tableau peut faire sentir une communauté de condition, sans montrer le geste qui viendrait soulager l’un d’entre eux. Le visiteur doit alors habiter une attente sans réponse. Cette disposition n’est pas un défaut narratif ; elle constitue une décision de peinture. Hodler retire les actions qui auraient orienté la scène vers un dénouement et laisse les attitudes porter ce qu’un récit développé aurait peut-être trop aisément résolu.
Le rapprochement avec Les Las de vivre, conservé à Munich, aide à mesurer cette recherche. La notice de la Neue Pinakothek souligne les parentés de frontalité et de parallélisme entre les deux œuvres. Il importe de garder leurs identités distinctes, même si elles appartiennent à une même réflexion. Un titre n’est pas l’autre, un groupe n’a pas exactement les mêmes attitudes que son voisin. Comparer ne signifie pas fusionner. Les différences deviennent au contraire un moyen d’approcher les décisions de Hodler et la variété des formes qu’une grande question peut recevoir.
Devant Les Âmes déçues, la tentation de donner une histoire à chaque visage est forte. Elle doit rester consciente de ses limites. Nous n’avons pas ici cinq biographies attestées à raconter, ni les paroles d’un dialogue que la scène nous permettrait de reconstituer. L’émotion naît de ce qui est visible et du titre qui l’accompagne. Nous pouvons la décrire sans prétendre connaître le passé des personnages. Cette retenue laisse davantage de place à l’œuvre : elle préserve sa portée commune au lieu de la réduire à des causes individuelles imaginées après coup.
La peinture symboliste trouve dans cette simplicité un moyen particulièrement exigeant. Une grande idée pourrait être soutenue par des accessoires ou par une scène mythologique ; Hodler préfère ici les corps et leurs relations. Le visiteur n’a pas besoin de reconnaître un personnage légendaire pour entrer dans l’image. Il doit observer une inclinaison, un intervalle, une immobilité. Plus ces moyens paraissent ordinaires, plus leur agencement devient décisif. Ce sont eux qui font tenir la gravité de l’ensemble et empêchent le tableau de se limiter à un simple inventaire de figures.
En quittant la scène, la rangée peut rester dans la mémoire comme une seule présence. Revenir aux hommes permet de constater tout ce que cette unité contient de différences. Les Âmes déçues ne propose pas une consolation ajoutée au dernier moment, mais une attention : prendre le temps de regarder des corps que leur retrait pourrait rendre faciles à éviter. L’histoire publique de l’œuvre l’a conduite dans un musée où les visiteurs continuent cette rencontre. L’immobilité du groupe demeure, tandis que chaque regard lui redonne une durée, une proximité et un poids.


