Félix Vallotton · 5 min de lecture
Le bain qui fit rire un Salon
Le Bain au soir d’été est présenté aux Indépendants en 1893 et suscite les rires. Ce groupe de baigneuses donne pourtant à Vallotton les moyens d’une peinture singulière, où les corps et le décor ne se laissent pas regarder tranquillement.
Publié le 3 octobre 2026
Des femmes se baignent, se reposent ou occupent la rive, et le tableau semble rassembler plusieurs activités en même temps. Le Bain au soir d’été ne nous conduit pas vers un seul geste qui résumerait la scène. Félix Vallotton distribue les corps dans un espace dont l’organisation devient rapidement aussi importante que le sujet. Le regard cherche une profondeur, suit une silhouette, puis rencontre un rapport de formes qui peut contrarier ce qu’il attendait. Le bain paraît familier ; la manière de le peindre rend cette familiarité beaucoup moins confortable.
Le Kunsthaus Zürich date l’œuvre de 1892–1893. Le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne rappelle sa présentation au Salon des indépendants de 1893 et les rires qu’elle provoque. Cette réaction appartient à l’histoire de réception ; elle n’épuise pas la peinture. Le tableau peut déconcerter parce qu’il ne propose pas les mêmes conventions qu’une scène de baigneuses attendue par une partie du public. L’histoire invite ainsi à distinguer ce que les visiteurs d’un Salon ont fait devant l’image et ce que la composition continue de rendre possible pour d’autres regards.
La présence de plusieurs corps exige une circulation. Nous pouvons suivre un personnage, puis constater qu’une autre figure attire l’attention dans une direction différente. Les intervalles deviennent des lieux actifs : un passage d’eau, une bordure ou une zone végétale peut séparer deux gestes tout en les réunissant dans le même ensemble. Vallotton ne donne pas au groupe une unité par le seul sujet du bain. Il la construit avec des orientations et des rapports de surface. Une activité partagée peut ainsi produire une composition pleine de divergences, plutôt qu’une harmonie immédiatement rassurante.
La profondeur paraît parfois hésiter entre un lieu où les corps seraient installés et une surface sur laquelle leurs formes sont agencées. Cette oscillation est un plaisir de peinture autant qu’une source possible de trouble. Le visiteur reconnaît une figure puis regarde sa silhouette comme un contour ; il imagine une rive puis voit la relation de deux zones colorées. Le tableau permet ces passages sans demander de choisir définitivement. Le sujet reste lisible, tandis que les moyens employés pour le rendre visible acquièrent une autonomie que l’on peut éprouver de plus en plus nettement avec la durée.
Les attitudes différenciées empêchent également de lire la scène comme un seul instant collectif. Chacune peut ouvrir une petite direction, un rapport avec l’eau ou un temps de repos. Pourtant, l’image ne donne pas les conversations ni les histoires des femmes. Leur réunion ne constitue pas une invitation à inventer un récit biographique pour chaque modèle. La peinture offre des gestes et des rapports, ce qui suffit à donner au groupe une présence. Regarder attentivement ces différences permet de recevoir l’activité commune sans la réduire à un épisode imaginé qui ferait disparaître l’organisation réelle du tableau.
Les rires de 1893 donnent une mesure de la distance entre invention et attente. Une œuvre peut être présentée publiquement avant que ses choix trouvent un langage d’accueil favorable. Il serait trop simple de transformer cette réception en une légende où toute incompréhension prouverait immédiatement la grandeur de l’artiste. Le cas est plus concret : un tableau est exposé, provoque une réaction, puis poursuit sa vie dans d’autres contextes. La valeur de notre lecture ne dépend pas de la nécessité de rejouer cette réaction ; elle vient de la possibilité de regarder les formes avec les questions que leur histoire nous permet désormais de poser.
La peinture appartient à la Fondation Gottfried Keller et est déposée au Kunsthaus Zürich. Ce cadre de conservation donne au tableau une nouvelle durée publique. Il peut être étudié, restauré et rapproché d’autres œuvres, au lieu de rester attaché à quelques journées de Salon. L’objet conserve néanmoins son pouvoir de dépaysement. Une légende de musée situe une date et une provenance ; elle ne supprime pas les hésitations que l’image produit dans notre perception. Le visiteur peut savoir beaucoup de choses sur une œuvre et continuer à se laisser surprendre par son organisation.
Au terme du regard, les baigneuses ne se rassemblent pas nécessairement en une scène plus paisible. Elles sont devenues plus précises : des silhouettes, des attitudes et des intervalles qui travaillent ensemble sans se fondre. Le rire historique a cédé la place à une attention plus durable. Le Bain au soir d’été raconte ainsi ce que peut devenir une image déroutante lorsqu’on lui laisse le temps d’être regardée. Vallotton a conservé le motif du bain, mais il a donné au visiteur une situation picturale dont les écarts continuent d’ouvrir des chemins dans une scène que l’on croyait connaître.


