Félix Vallotton · 5 min de lecture
Deux femmes et un regard qui change de place
La Blanche et la Noire, peinte par Vallotton en 1913, fait coexister repos et vigilance. Son histoire dans la collection Hahnloser et ses relectures récentes invitent à regarder les relations que l’image construit entre deux présences.
Publié le 3 octobre 2026
Une femme est étendue, une autre est assise et regarde. La Blanche et la Noire établit immédiatement une différence de posture, mais celle-ci ne suffit pas à décider du rôle de chacune. Félix Vallotton donne au tableau une relation dont le visiteur devient rapidement une troisième présence. Nous regardons un regard, tandis que la figure couchée semble se soustraire à cette même vigilance. Le titre attire l’attention sur la couleur de la peau. La composition nous demande ensuite d’observer des gestes, des positions et la distribution très précise de l’activité dans la scène.
L’œuvre est datée de 1913 et appartient à l’ensemble Hahnloser présenté à la Villa Flora de Winterthour. La documentation du musée permet de situer la peinture dans une collection qui a soutenu la modernité française. Ce cadre de réception est utile, mais l’objet demande aussi une lecture présente. Nous pouvons constater que deux corps occupent un même lieu de façons différentes. L’un s’étend et reçoit largement l’espace du lit ; l’autre s’installe à son bord. Une relation se construit donc avant toute phrase sur l’histoire des modèles ou sur les intentions que nous voudrions leur attribuer.
La différence entre repos et regard donne à l’image sa tension. Le visiteur peut s’attarder sur la femme assise, puis revenir à celle qui est couchée. Ce trajet fait changer le centre d’attention. La présence étendue occupe une grande place, mais la figure active peut diriger notre lecture plus fortement. Vallotton montre ainsi qu’une hiérarchie de surface n’est pas nécessairement une hiérarchie d’action. Une petite zone du tableau peut déterminer ce que nous voyons dans une plus grande, simplement parce qu’un visage et une posture nous conduisent à interpréter leur relation.
Le lieu partagé donne un cadre à cette tension. Des éléments de literie et des surfaces textiles entourent les corps ; leurs couleurs et leurs contours ne constituent pas un fond indifférent. Ils peuvent accompagner une silhouette, prolonger une direction ou la rendre plus nette. Le tableau conserve donc une forte organisation picturale, même quand le sujet attire vers les relations humaines. Le regard peut passer de la matière supposée d’un tissu à la forme réellement peinte. Cette double attention empêche l’intimité de la scène de faire disparaître le travail précis de composition qui la rend sensible.
Le titre mérite lui aussi une approche attentive. Il classe les deux femmes par une opposition de couleurs, mais leurs présences ne se résument pas à cette opposition. Les nommer seulement à partir de la peau risquerait de reprendre sans examen une manière historique d’organiser la différence. La peinture peut être regardée comme un objet de son époque et comme une relation que les visiteurs d’aujourd’hui interrogent autrement. Cette distinction ne demande pas d’effacer l’œuvre. Elle donne au regard les moyens de constater ce qui est visible, puis de mesurer ce que les mots ajoutent et ce qu’ils réduisent.
Les relectures récentes font partie de cette histoire. Photo Elysée, à Lausanne, a présenté une proposition de Gloria Oyarzabal en dialogue avec La Blanche et la Noire. Une œuvre nouvelle peut déplacer notre lecture d’une œuvre ancienne sans remplacer son existence. Ce rapprochement rend visible le caractère changeant de la réception. Le tableau de Vallotton conserve sa date, son matériau et sa composition ; les questions que nous lui posons peuvent évoluer. Une collection n’est donc pas seulement un lieu de conservation, mais aussi un espace où des rapports entre images deviennent examinables.
L’absence de récit explicite reste décisive. Nous n’avons pas à inventer la conversation des deux femmes ni à transformer leur posture en preuve certaine d’une relation intime particulière. La scène laisse un intervalle entre les corps et nos interprétations. Cet intervalle est assez grand pour accueillir plusieurs regards, assez réglé pour que l’image conserve une identité forte. Le visiteur peut éprouver une inquiétude ou une curiosité, puis revenir aux gestes qui l’ont suscitée. La peinture maintient une présence humaine sans livrer aux mots tout ce qu’elle fait apparaître.
Au moment de quitter l’œuvre, le regard de la femme assise peut rester plus longtemps en mémoire que le lit ou le grand corps étendu. Cette persistance montre la puissance d’une relation de composition. Le tableau n’a pas bougé, mais notre place devant lui a changé à plusieurs reprises. La Blanche et la Noire conserve son histoire dans la collection Hahnloser et reçoit des questions nouvelles au fil des présentations. Vallotton a construit une proximité qui ne devient jamais entièrement évidente ; les musées nous donnent aujourd’hui les moyens de regarder cette ambiguïté avec davantage de précision.


