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Journal de la galerie

Albert Anker · 5 min de lecture

Un berceau, quatre façons d’approcher

Dans Le Nouveau-né, Anker raconte l’arrivée d’un enfant par les gestes de ceux qui l’entourent. De Paris à Lausanne, le tableau devient aussi un modèle de peinture : une histoire intime offerte au regard collectif.

Publié le 3 octobre 2026

Le nouveau-né est presque caché. Dans le tableau qu’Albert Anker peint en 1867, le berceau attire le regard par sa blancheur, mais le bébé ne livre pas un grand portrait. Ce sont ses frères et sœurs qui donnent à l’arrivée sa forme visible. Autour du linge, chacun trouve une place et une manière d’approcher. Le sujet tient moins dans un événement spectaculaire que dans cet effort commun pour voir une personne encore minuscule. Le tableau prend le temps de cette rencontre, sans avoir besoin d’une parole.

Le MCBA relie la date de l’œuvre à celle de la naissance de Ruedi, fils du peintre. Ce rapprochement ne suffit pas à faire de chaque figure un portrait identifié ni de la pièce une adresse certaine. Il donne simplement à la peinture une proximité avec l’expérience familiale d’Anker. L’œuvre se présente comme une scène d’intérieur, avec quatre enfants réunis près du berceau et une mère encore couchée au fond. Le visiteur voit ainsi deux espaces du même événement : l’agitation contenue autour du petit et la chambre où le repos demeure nécessaire.

Observation de l’œuvre — La reproduction institutionnelle montre un garçon à gauche, une grande fille au centre, une enfant plus petite entre eux et un petit blond à droite. Le berceau d’osier occupe toute la largeur du premier plan. Les mains s’approchent de ses bords et de son linge; au fond, un visage apparaît sur l’oreiller. Les vêtements bruns, bleus et rouges entourent la nappe blanche sans lui disputer sa lumière. Le cadrage rapproche les corps, mais laisse les attitudes se distinguer nettement les unes des autres.

On peut suivre la peinture par les mains plutôt que par les visages. Certaines prennent appui, une autre dégage doucement une étoffe, d’autres restent près du corps. Les gestes dessinent des distances différentes avec le berceau. Le regard du visiteur les relie et reconstitue une circulation, depuis celui qui peut voir facilement jusqu’au plus petit qui doit se hausser. Rien ne nous autorise à attribuer à chaque enfant un discours intérieur. Leur manière de se tenir suffit pourtant à rendre sensible la nouveauté qui rassemble la fratrie autour du même point.

Cette attention aux gestes repose sur une attention comparable aux choses. Le tressage de l’osier, les vêtements, les étoffes et les petits objets de la chambre donnent au groupe un environnement concret. Le Centre Albert Anker conserve encore une collection issue de son atelier, avec du matériel de peinture, des accessoires et de nombreux objets. Ce patrimoine aide à comprendre l’importance du monde matériel dans son travail, sans prouver que l’un de ces objets précis a servi ici. Regarder un intérieur, chez Anker, signifie aussi regarder ce qui permet aux corps d’y vivre.

Le tableau quitte bientôt le cercle de son sujet. Il est montré à l’Exposition universelle de Paris en 1867, puis au Musée Arlaud de Lausanne en 1869. François Bocion intervient dans son acquisition, et la Société vaudoise des beaux-arts en fait don au musée. C’est la première œuvre d’Anker à entrer dans cette collection. Le trajet est remarquable : une chambre familiale devient une image proposée au jugement des expositions, puis une peinture que les visiteurs peuvent rencontrer ensemble. Son intimité n’a pas empêché sa vie publique; elle en a été la matière.

Le conservateur Léon de la Cressonnière recommande l’acquisition en soulignant notamment la qualité des figures et de la couleur. Le tableau peut ainsi servir aux jeunes artistes qui viennent étudier au musée. Cette fonction donne une autre portée aux gestes des enfants. Nous voyons un apprentissage de la proximité autour du berceau, mais la peinture elle-même entre dans un lieu d’apprentissage du regard. Les deux expériences se répondent sans se confondre : les enfants essaient d’apercevoir le bébé; les futurs peintres peuvent étudier comment Anker rend leurs différentes approches lisibles.

Aujourd’hui, il reste tentant de chercher le visage du nouveau-né pour vérifier que l’on a bien vu le sujet annoncé. Le détour par les autres figures montre pourquoi cette vérification ne suffit pas. Le bébé est au centre d’un réseau de regards, de mains, de tissus et de places. Son arrivée se mesure à tout ce qui s’est rapproché de lui. En quittant le tableau, on garde moins une physionomie qu’un groupe en train de s’ajuster. Anker a peint la naissance d’une présence; autour d’elle, une famille apprend à composer un nouveau cercle.

Sources et repères

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Crédits de l’imageAlbert Anker · La Mariette aux fraises · Wikimedia Commons · Public domain · Paradise Chronicle

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Redimensionnement proportionnel et conversion WebP, sans recadrage.

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