Louis Ducros · 5 min de lecture
La gravure qui survécut à une brouille
À Rome, Ducros et Jacques Sablet associent leurs talents pour des scènes de la vie quotidienne. Le marchand de fritures appartient à cette entreprise, qui se termine par une brouille. La petite estampe conserve pourtant leur travail commun.
Publié le 3 octobre 2026
Mis à l’honneur le 18 octobre 2026
La feuille rassemble beaucoup de monde, mais ses deux auteurs vont bientôt se séparer. En 1782, Louis Ducros grave Le marchand de fritures d’après une scène conçue par Jacques Sablet. Les deux Vaudois travaillent à Rome, produisent des images destinées notamment aux voyageurs, puis se brouillent autour de leur série. Cette petite estampe conserve ce que la relation n’a pas continué : une collaboration dans laquelle un dessinateur imagine la scène et un graveur lui donne une forme capable d’être imprimée, diffusée et regardée loin de son lieu d’origine.
Le marchand appartient aux douze feuilles des Scènes et costumes italiens, réalisées en 1781-1782. Le MCBA conserve un exemplaire de dix-huit centimètres sur vingt-cinq et demi, acquis en 2000. L’eau-forte et l’aquatinte y produisent un effet proche du lavis. Le sujet est un vendeur de fritures installé près de la fontaine du Panthéon. La ville antique célèbre n’a donc pas besoin d’occuper tout le centre. Le commerce quotidien offre un autre accès à Rome, à travers des corps, des ustensiles et des vêtements qui partagent un espace de rue.
Observation de l’œuvre — Dans la reproduction du MCBA, les figures se distribuent autour d’un étal et de grands récipients. Une toiture légère couvre la partie centrale. Les corps se rapprochent, se penchent ou restent à la périphérie; les lignes des vêtements les distinguent dans une image presque entièrement grise. Le pavage avance jusqu’au bord inférieur. La lumière fait ressortir certains visages et certaines étoffes, tandis que le fond demeure sombre. Le regard peut suivre un cercle de présences plutôt qu’une seule personne détachée de toutes les autres.
Le Dictionnaire historique de la Suisse rappelle que Ducros s’est établi à Rome et a développé une production de vues destinées aux touristes. L’estampe appartient à ce monde de circulation des images. Une œuvre sur papier se transporte plus facilement qu’un tableau, et une matrice permet plusieurs tirages. Le métier du graveur prend alors une importance concrète : il fait passer une invention de la main de celui qui l’a conçue vers des exemplaires que d’autres pourront acquérir. La collaboration n’est pas seulement un voisinage entre artistes; elle organise aussi une manière de vendre et de transmettre.
Une étude scientifique consacrée aux images pour le Grand Tour souligne, à propos de la série Sablet-Ducros, le passage de figures simplement costumées à des personnes montrées en activité dans des lieux caractérisés. Ce déplacement se vérifie ici. Les vêtements demeurent importants, mais ils se plient avec les corps et prennent place autour d’un commerce. On peut regarder le marchand pour la différence des costumes; on peut aussi suivre les rapports entre ceux qui servent, ceux qui s’approchent et ceux qui restent au bord. L’activité donne une structure à la diversité visible.
Le MCBA indique que la réalisation de la série est l’occasion d’une brouille. Sablet quitte alors le logement qu’il partageait avec Ducros dans la Strada della Croce et s’installe avec Jean-Pierre Saint-Ours dans la Via Margutta. Le désaccord précis n’est pas expliqué dans la notice. Il serait donc abusif de le transformer en dispute sur l’argent, le mérite ou le partage des tâches. Le changement d’adresse suffit à établir une séparation réelle. La petite œuvre n’en donne aucun récit intérieur : elle garde le résultat d’une association désormais terminée.
Cette dissociation entre la relation et son produit donne à la feuille une endurance particulière. Les artistes cessent d’habiter ensemble; les formes qu’ils ont élaborées restent liées. Dans un exemplaire imprimé, on ne peut pas défaire simplement le dessin du travail de gravure sans changer l’image. Leur contribution commune se poursuit ainsi dans le regard des personnes qui rencontrent l’estampe. Le marchand sert de centre à un groupe romain, mais il devient aussi le point auquel deux pratiques artistiques ont réussi à se rejoindre avant que leurs chemins ne s’écartent.
La dernière surprise est modeste : après la brouille, il reste une scène de rassemblement. Cette proximité appartient aux personnages et à la composition, non à une réconciliation dont nous ne savons rien. Elle suffit pourtant à donner au récit sa chaleur. Un vendeur, ses aides et ses clients continuent d’occuper la même petite surface, tandis que l’histoire des auteurs s’est divisée. La feuille tient ensemble ce qui a été fait à deux. Plus de deux siècles après, nous pouvons encore regarder cette réussite commune sans avoir à inventer la fin heureuse de leur relation.
