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Journal de la galerie

Giovanni Segantini · 5 min de lecture

L’arbre qui cesse d’être un simple paysage

Dans Les Mauvaises Mères de 1894, Segantini fait entrer des figures humaines dans un paysage hivernal inquiétant. Le Belvedere a rapproché cette œuvre de l’histoire des arbres en art, révélant la force du motif qui porte la scène.

Publié le 3 octobre 2026

Un arbre se dresse dans le froid, mais ses branches ne constituent pas seulement une forme de paysage. Les Mauvaises Mères de Giovanni Segantini fait rencontrer la végétation, des figures humaines et une étendue hivernale dans une situation qui ne peut se lire comme un événement ordinaire. Le visiteur reconnaît des éléments familiers, puis leur relation le dépayse. L’arbre peut soutenir, retenir ou menacer selon la manière dont le regard le reçoit. Le paysage devient une scène symbolique, sans perdre les moyens très concrets qui rendent son froid et ses distances sensibles.

Le Belvedere de Vienne conserve cette peinture de 1894. Le musée l’a présentée dans l’exposition GROW, consacrée à l’arbre dans l’art, en 2022–2023. Ce rapprochement donne au tableau une entrée féconde : commencer par ce qui pourrait paraître son décor. La végétation n’y accompagne pas simplement les figures. Elle participe à la situation et à son caractère inquiet. Un même motif peut donc passer de l’observation d’un paysage à la construction d’une portée symbolique. Segantini n’a pas besoin de retirer l’arbre de la nature pour en faire l’un des acteurs majeurs de l’image.

Les branches possèdent des directions très différentes de celles d’un corps. Elles se divisent, reviennent et occupent l’air avec des angles qui semblent résister à la souplesse humaine. La rencontre des figures avec cette structure rend la scène particulièrement saisissante. Le visiteur peut suivre un membre, puis constater qu’une branche poursuit ou contrarie sa direction. Ce voisinage fait sentir une dépendance. Nous ne voyons pas des personnages simplement installés devant un fond ; nous voyons des relations matérielles qui donnent au symbole une présence assez concrète pour dépasser l’effet d’un titre seul.

L’hiver contribue à cette présence. Les grandes zones froides et les éléments dénudés réduisent les signes d’accueil qu’un paysage verdoyant aurait pu offrir. Les figures apparaissent dans un environnement où le retrait de la végétation et l’étendue claire donnent à l’espace une dureté particulière. Cette sensation vient de la composition. Elle ne prouve pas que l’artiste aurait représenté un lieu observé exactement dans ces conditions. La peinture possède le pouvoir de réunir des moyens naturels dans une scène construite, capable de rendre une idée sensible par des rapports de corps, de matières et de distances.

Le titre énonce un jugement moral. Il appartient à l’œuvre et à son histoire, mais le reprendre sans examen comme une vérité sur les femmes ferait perdre une partie de la distance nécessaire. Le visiteur peut regarder comment une culture a donné forme à un thème de maternité et de faute, tout en refusant de prendre cette construction pour une règle intemporelle. La précision documentaire aide ici : le tableau est un objet de 1894, avec une invention et des références propres. Les corps représentés ne deviennent pas les preuves d’une conduite réelle qui nous serait directement accessible.

La lecture proposée par le Belvedere insiste sur l’arbre comme projection d’une éternité punitive. Cette interprétation éclaire le caractère de la scène, mais nous pouvons aussi observer comment l’image résiste à une traduction trop rapide. Une branche possède une courbe, une étendue un rythme et une figure une présence. Les nommer uniquement à partir d’une signification ferait oublier leurs relations visibles. Le tableau touche parce qu’il rend une situation éprouvable. Le symbole reste lié à un paysage qui conserve une étendue, à un corps qui conserve son poids et à un regard obligé de parcourir leurs rapports.

Le cadre de l’exposition GROW permet de comparer cette fonction de l’arbre avec d’autres usages : signe de connaissance, présence protectrice ou objet d’attention écologique. La diversité des rapprochements montre que le motif ne possède pas un sens unique dans toute l’histoire de l’art. Segantini lui donne ici une organisation particulière, que nous pouvons reconnaître sans l’imposer à toutes les autres images de végétation. Une exposition devient ainsi un moyen d’apprendre à distinguer. Le même élément naturel peut porter des expériences très différentes selon les figures, les titres et les espaces avec lesquels il est réuni.

En revenant à l’arbre, la scène paraît plus précise et moins simplement mystérieuse. Nous ne savons pas tout, mais nous pouvons suivre les directions qui produisent l’inquiétude et constater le rôle de chaque relation. Les Mauvaises Mères donne au paysage une charge qui ne le transforme pas en simple décor d’un récit. Le froid, les branches et les figures fabriquent l’expérience ensemble. L’histoire récente de sa présentation au Belvedere nous aide à retrouver cette construction : regarder un arbre peint, puis comprendre que sa place et ses prolongements peuvent changer tout ce qu’une scène nous fait éprouver.

Sources et repères

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Giovanni Segantini — Les Deux Mères
Crédits de l’imageGiovanni Segantini · Les Deux Mères · Wikimedia Commons · Public domain

Giovanni Segantini — « Les Deux Mères ».

Giovanni Segantini · Les Deux Mères · Wikimedia Commons · Public domain

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